Alain Gernigon, l’homme qui envoie en l’air les plantes

Dans son jardin, dans son salon, à l’intérieur comme à l’extérieur, des arbres suspendus par dizaine envahissent l’espace. Certaines racines débordent parfois de près de dix mètres ! Alain Gernigon, nantais installé depuis dix ans à St Pierre (La Réunion), aime visiblement les arbres et… les racines : « Mon travail, ma passion, c’est sur les racines. Avec ces plantes suspendues j’ai trouvé un médium qui me parle, et me parle de mes racines. » Philosophique. Pour Porlwi by Nature, Alain Gernigon, plasticien de la nature, expose « The Canopy Project » ; 20 plantes suspendues par des fils dans les airs, à l’entrée du Grenier. « Une sorte d’île suspendue que les gens pourront traverser. »

Des baobabs, des manguiers, des bois de chandelle, des Monstera Deliciosa… Cette installation végétale d’envergure, il la peaufine avec amour depuis le 3 novembre, date de son arrivée sur l’île. L’artiste est en résidence dans un vaste atelier (photo) prêté par Terra, à quelques pas de L’Aventure du Sucre. Cette habituelle salle de danse est devenue son havre de paix temporaire, le temps de son séjour. « J’ai commencé très tôt, dès mon arrivée, à suspendre les plantes et les arbres, pour leur laisser le temps de s’acclimater, de s’adapter. C’est très fragile. Par terre, ce n’est pas pareil », nous raconte-t-il.

Son travail est minutieux. Après avoir sélectionné les espèces « selon leur volume » dans une pépinière à Phoenix, il les met à nu, pour mieux protéger leurs racines. Son secret : la sphaigne, une mousse qui fonctionne telle une éponge et garde ainsi l’humidité. Les racines sont enveloppées, en cocon, dans cette mousse. Un système de goutte à goutte automatisé permet d’hydrater la plante en douceur et de manière constante. Et cela toujours au même endroit afin de ne pas dégrader la mousse. Délicat.

« Un jour, ma femme m’a montré un Kokedama, une petite boule végétale connue au Japon pour accompagner symboliquement la croissance du bonzaï. Le déclic ! J’ai suspendu des boules partout dans ma maison à St Pierre, et j’ai commencé à expérimenter l’idée avec des plantes plus grandes, puis des arbres ! J’avais besoin de tout mettre en l’air ! » Cela fait huit ans qu’Alain Gernigon envoie en l’air les plantes. Son projet, « Les terres en l’air », est très visible à La Réunion : au Théâtre de Champ Fleuri, à la Distillerie Jean Chatel, dans de nombreux restaurants et bureaux de St Denis. Car suspendues, si elles sont bien entretenues et arrosées, ces plantes peuvent vivre aussi longtemps que dans un pot.

Alain Gernigon découvrira pour la première fois le festival cette année. Porlwi, il en avait entendu parler par Nicolas Schaub, l’auteur de Confidences d’un confiseur libre projeté l’année dernière lors de Porlwi by Light 2016, dont le thème était « People ». C’est avec son aide qu’Alain a envoyé sa candidature à l’appel à participation du festival. Une première participation qu’il espère belle : « J’ai envie que les gens regardent la nature différemment, qu’ils prennent le temps de s’en imprégner en regardant ces arbres suspendus. C’est une invitation à la méditation. J’espère que les gens vont se laisser porter, réfléchir ». Dans une ville qu’il connaît peu, Alain Gernigon découvre le cadre exceptionnel du Grenier. La tête en l’air, il reste admiratif devant un mur en particulier, celui de l’Hôpital Militaire faisant face au Grenier, où des arbres ont traversé le béton. « Le végétal, les gens n’y prêtent pas attention en général. Ici, ils se sont battus pour trouver leur chemin. Ils ont du mérite ! »

Retrouvez l’installation d’Alain Gernigon, « The Canopy Project », dans le cadre de l’exposition « MCB | Granary Walk-Through », avec le soutien de Landscope.

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Crédit photo : Victor Gen

Bienvenue dans l’antre du Grenier !

Immense bâtisse de briques rouges qui domine la partie industrielle du port, le Grenier est un monstre. Un monument hors norme de ce coin oublié, mais si emblématique de l’histoire de Port-Louis. Blotti entre la mer et la ville, entre l’Aapravasi Ghat, l’Hôpital Militaire et le Moulin, ce Grenier aux dimensions gigantesques est l’emblème des nouveaux bâtisseurs de la capitale, qui se prennent à rêver d’élever ce quartier de l’ombre en emblème patrimonial de Port-Louis. Ce sont sur ses marches extérieures que nous rencontrons Charlie d’Hotman. La fondatrice de la galerie Imaaya est commissaire de l’exposition « MCB | Granary Walk-Through » organisée dans le cadre de Porlwi by Nature. Porlwi remet ça. Le Grenier, ancien entrepôt, actuel parking, sera demain un espace artistique exceptionnel.

« J’ai voulu retranscrire l’expérience d’une promenade. On traverse les œuvres, on ne s’arrête pas forcément, comme lors d’une exposition. Par rapport à l’année dernière et Porlwi by Light 2016, dont le thème était « People », les installations seront dans l’ensemble plus grandes, et il y aura deux œuvres situées à l’extérieur du Grenier », nous raconte Charlie d’Hotman à quelques jours du début des festivités. Ces deux installations extérieures sont votre porte d’entrée vers le Grenier. Des cordages bleus tombent du ciel et coulent tout le long de ce mur où la nature a pris le dessus sur la pierre, juste en face du Grenier. Une œuvre signée Florence Drachsler. Une pirogue, ensuite, flotte sur le bitume, hommage de Nirveda Alleck aux migrants arrivés par centaine de milliers sur le port. Ce sont les deux premières œuvres visibles, avant de se faire avaler par le Grenier et ses créations.

Peintures, sculptures, installations, arbres… les supports foisonnent, les artistes ont été particulièrement inspirés par cet espace XXL, unique en son genre à Maurice. Le processus avec les artistes a été efficace : « Une première sélection a été faite, avec le festival, via l’appel à participation. J’étais dans le jury. J’ai proposé quelques critères de sélection : que les œuvres aient un lien avec l’île Maurice, avec la faune et la flore mauricienne ; qu’elles soient reliées à Port-Louis, et enfin adaptées et pensées par rapport au Grenier. J’ai beaucoup échangé avec les artistes. »

Au final, quatorze artistes ont été retenus pour habiller le Grenier. Vous retrouverez notamment la mauricienne Alix Le Juge : « Alix a marché dans Port-Louis à la recherche de tous les espaces verts, pour former un inventaire sur plan. Son travail dans le Grenier représente dix de ces espaces, peints de manière très figurative. On se projette dans le lieu. Il y aura une carte, pour inciter les gens à aller se rendre sur place dans la ville, à la recherche de ces espaces verts. C’est une manière, via l’art, de regarder Port-Louis différemment » se passionne Charlie. Son parcours vert est aussi à découvrir ici sur Google Maps.

On note aussi la présence au casting du peintre-architecte Salim Currimjee, qui « a créé 35 m2 d’œuvres d’art », soit le nombre de m2 d’espace vert recommandé par habitant. Il y aura aussi les drôles de sculptures très Pop Art d’Evan Sohun, les huit humains aux têtes de plantes de Krishna Luchoomun, les nénuphars numériques d’Elizabeth de Marcy Chelin avec la collaboration du parisien Thomas Roda du collectif AC3 (auteurs, lors des éditions précédentes, des illuminations du théâtre de Port-Louis et des installations au Terminal IBL), la robe fleurie de Neermala Luckeenarain, les plantes suspendues du réunionnais Alain Gernigon, la peinture avant-gardiste de Simon Back, les bijoux fleuris de Shirin Gunny, et, en fin de parcours, la grande maison « 31 », conçue en palettes par Emizibo (Emilien Jubeau), qui accueille un Concept Store rassemblant une vingtaine d’exposants, entre artistes et artisanat, My Pop-Up Store.

Depuis plusieurs semaines, Charlie multiplie les allers-retours et les visites : « Je vais souvent au Grenier pour apprendre à le connaître. Je vois les artistes régulièrement dans leur atelier. Ils sont très libres, je ne rentre pas dans le processus créatif, mais je les accompagne dans leur création. Ils me surprennent ! Ils mettent l’emphase sur ce qui existe, la réalité. Ils montrent le beau et ne l’amplifient pas. On manque peut-être un peu d’engagement à Maurice, mais ce n’est pas naïf. Nous sommes une île qui aime la nature, même si on ne la respecte pas forcément toujours. »

Pour sa première collaboration avec le festival, Charlie d’Hotman espère « amener les gens à découvrir le lieu sous un autre angle, et à réfléchir ».  Cette passionnée d’art a lancé sa galerie, Imaaya, il y a huit ans. Toute seule. Une exposition particulièrement originale, intitulée « 13 » (un projet de Laetitia Lor), aura notamment participé à sa renommée. Le concept avait été lancé pour l’inauguration de la nouvelle galerie Imaaya à Phoenix il y a deux ans : un seul format, un prix fixe, une dizaine d’artistes mauriciens exposés, et tous les profits reversés à l’ONG Safire pour les enfants des rues de l’île Maurice (un concept que reprendra, le 13 décembre prochain, la plateforme The Third Dot, à Port-Louis, avec « 13 – 2e édition », 52 artistes et 360 œuvres). Pour la galerie Imaaya, Charlie d’Hotman vous donne rendez-vous dans ses locaux, le 7 décembre à Phoenix, avec l’artiste-peintre Stina Becherel et « son monde fantastique ». Tout un programme !

L’exposition « MCB | Granary Walk-Through » c’est du 29 novembre au 3 décembre de midi à minuit au Grenier, dans le cadre de Porlwi by Nature.

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Crédit photo : Pascale Sullivan

Daniel Laurent : « Port-Louis sera transformé dans les cinq ans »

« C’est l’un des enfants des faubourgs de Port-Louis », nous confie Jay Mulloo, secrétaire général de la mairie de Port-Louis depuis 17 ans. Ce Port-Louisien de naissance, habitant de la Cité Briqueterie, c’est Daniel Laurent, lord-maire de la capitale mauricienne depuis le 27 juin suite au mandat d’Oumar Khooleegan. Jeune et souriant, Daniel Laurent est un pur produit de Port-Louis, une ville qu’il aime et qu’il connaît sur le bout des doigts. Le nouveau lord-maire nous reçoit dans le majestueux salon de la mairie, à quelques encablures d’un théâtre de Port-Louis au cœur de toutes les attentions. L’occasion est belle de faire un point sur la multitude de chantiers à venir. De quoi mettre des mots précis sur des rêves encore un peu flous. Entretien.

Daniel Laurent, que pensez-vous de l’impact du festival Porlwi ?

Ce festival est une belle réussite. Nous sommes très contents car l’affluence est grande et les retombées positives. Des centaines de milliers de personnes visitent la ville, et parfois la découvrent sous un autre angle. Cela valorise la capitale. C’est réjouissant et stimulant de voir cette ville vibrer la nuit durant le festival. A Port-Louis, malheureusement, il n’y a pas de nightlife. Nous allons tout faire pour y remédier.

Quelle est l’implication de la mairie de Port-Louis dans ce festival ?

La mairie de Port-Louis est très impliquée dans le bon déroulement du festival Porlwi. Comme chaque année, nous offrons pour cette troisième édition, tout le soutien logistique possible. La mairie met à disposition les rues de la ville. Les employés de la mairie s’occupent du nettoyage de la voirie, de l’électricité, du déplacement de véhicules. C’est un soutien matériel et humain important qu’il ne faut pas sous-estimer. Nous mettons à disposition toutes nos ressources.

Cette année le festival a pour thème la Nature. Une nature qui semble ne plus avoir sa place au cœur de Port-Louis. Aujourd’hui, quel constat faites-vous ?

Ce constat est un mythe. Nous avons 107 sites d’espaces verts dans la capitale. Le Jardin de la Compagnie s’étend sur deux ou trois arpents, ce qui est assez exceptionnel en plein cœur d’une capitale. Il y aussi des espaces verts très importants comme au jardin des Salines sur le bord de mer, au Champ de Mars, à Plaine Verte ou encore à Marie Reine de la Paix. Ceux qui prétendent que la nature n’est pas présente à Port-Louis se trompent. Port-Louis s’est développé de cette manière, les espaces verts n’ont pas été supprimés. Cependant, il faut agir pour valoriser davantage la nature. Le festival est l’occasion de sensibiliser la population aux enjeux écologiques de demain et de valoriser les espaces verts de la capitale. A la mairie, nous faisons tout pour les préserver. Par exemple, la mairie de Port-Louis est le seul bâtiment du centre-ville à avoir en son cœur un grand jardin. Dans le secteur privé c’est encore assez rare.

La tendance internationale est aux villes “green”, avec des rues piétonnes, des espaces verts, moins de voitures… Demain Port-Louis sera-t-il plus vert ?

Oui, sans aucun doute. Il y a un grand projet de parking au Champs de Mars qui aura des conséquences très positives pour la capitale. Le chantier s’achèvera dans les huit mois. Cela va aider à faire respirer le centre-ville. Nous allons libérer plusieurs rues centrales de la capitale, en interdisant la circulation ou le stationnement. Les livraisons se feront le soir. Les premières rues piétonnes verront le jour vers fin 2018, peut-être avant. Les piétons auront plus de place, avec des bancs publics, des lampadaires et plus d’espaces pour planter des arbres. Tout cela permettra d’attirer les jeunes, mais aussi les touristes, qui resteront dans la capitale plus longtemps.

D’autres projets d’aménagements urbains sont-ils à venir ?

De nombreux projets sont en phase de réflexion, liés aux projets de régénération urbaine et de Smart City. L’un des plus importants est celui des deux gares (Victoria et du Nord) qui, dans le cadre du futur Métro Léger, seront réaménagées en grands espaces piétons pour relier la ville au port. Il y aura des navettes pour accéder au centre-ville, de quoi diminuer la circulation et la pollution. En parallèle, nous menons une réflexion profonde pour améliorer la circulation au niveau de la Place d’Armes. L’idée est de supprimer le feu, et de réorienter les voitures sur un autre axe pour désenclaver le cœur. Un appel d’offres sera très prochainement lancé.

Parlons patrimoine. Le Théâtre de Port-Louis est-il vraiment en voie de réouverture ?

Tout à fait, et les choses avancent vite. Comme vous le savez, la première phase du chantier concerne la toiture du théâtre. L’eau s’infiltre dans les murs et l’urgence était d’y remédier au plus vite. Les travaux vont commencer très prochainement et s’étendront sur 14 à 16 mois. En parallèle, nous lancerons en 2018 l’appel d’offres pour la seconde et dernière phase de travaux : la rénovation de l’intérieur. Le théâtre de Port-Louis devrait rouvrir en 2019 ou 2020. Avec ce théâtre, la mairie souhaite soutenir les artistes mauriciens et la culture. Dans cette optique de valorisation, nous cherchons un professionnel du monde du spectacle qui puisse prendre en charge la partie artistique. Car, oui, le théâtre sera bien utilisé comme un véritable théâtre.

Le patrimoine de la capitale va-t-il être valorisé et réhabilité dans les prochaines années ?

La réhabilitation du patrimoine est importante. Nous le faisons sur le théâtre de Port-Louis, et nous essayons autant que possible de le faire sur les autres bâtiments publics. Il y a d’autres bâtiments qui nécessitent des aménagements mais cela tombe sur le secteur privé, et n’est donc pas de notre ressort. En France, le gouvernement a un budget élevé dédié au patrimoine. Ici, c’est le National Heritage Fund qui assure la préservation du patrimoine mauricien. Il y a des besoins de financement importants.

Au niveau international, on parle souvent de Barcelone comme exemple d’ouverture sur la mer, d’urbanisme et de mode de vie. Une ville qui s’est métamorphosée depuis les années 90 avec une politique de grands travaux. Le mode de vie à Port-Louis peut-il radicalement changer ou est-ce une utopie ?

La ville de Port-Louis va changer, il n’y a rien d’utopique, même s’il y a certaines limites. En tant que Port-Louisien je garde un rêve : que Port-Louis prenne le chemin d’autres grandes capitales, que l’on puisse se promener tranquillement le soir, avec des rues piétonnes animées et des restaurants. On ne va pas hésiter à aller dans cette direction. En tant que lord-maire je vais tout mettre en œuvre pour créer des activités et permettre à Port-Louis de vivre le soir. Port-Louis avance dans la bonne direction !

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Béatrice Neirinckx : « L’homme finit par s’empoisonner lui-même ! »

C-Rex, Renata, Pfando sont de drôles de lézards. Gigantesques et multicolores, ils se baladent sur les montagnes de l’île sœur. Béatrice Neirinckx, belge de naissance, vit à St Joseph, la pointe la plus au sud de La Réunion, son « île d’adoption ». Avec son mari, Michel Labat, ils forment un duo d’artistes atypiques et attachants. Dans leur maison transformée en atelier (« il prend presque toute la place »), ils conçoivent des œuvres hors-normes conçues à partir de déchets. Une pratique originale aux retombées positives dans le débat citoyen. Avant leur participation à Porlwi by Nature, rencontre avec Béatrice Neirinckx, artiste engagée.

Béatrice Neirinckx, vous êtes une adepte du land art, un art utilisant le cadre et les matériaux de la nature. Les déchets sont devenus la matière première de vos œuvres. D’où vous est venue cette passion pour la récupération ?

Le land art est ma pratique favorite. Par lui, je voulais sensibiliser aux beautés de la Nature et à sa fragilité. Cependant, pour réaliser mes installations, je devais de plus en plus nettoyer les sites. À force, j’ai pensé que les « petites fleurs », c’était trop gentil et qu’il fallait « frapper » plus fort. J’ai décidé d’utiliser les déchets pour mes créations. La découverte des multiples qualités des canettes en a fait ma matière à réflexion favorite. De plus, il y a tellement de gaspillage que je trouve absurde de gaspiller plus. Les déchets m’apportent quasiment tout ce dont je peux avoir besoin : c’est un beau défi à chaque création.

L‘artiste brésilien Vik Muniz met en valeur l’homme à travers les déchets, une démarche rendue célèbre dans le documentaire Waste Land (2010). Dans vos œuvres, l’homme est absent. On y retrouve des espèces endémiques. Une démarche volontaire ?

D’abord, j’admire beaucoup Vik Muniz : c’est un modèle dans ses motivations. Certes, l’humain est absent de mes créations, mais il est toujours sous-entendu. De deux manière : négativement car c’est lui – enfin pas tout le monde loin de là ! -, qui est le responsable de tous ces déchets abandonnés dans la nature. Mais aussi de façon positive car en agissant pour sauver la planète, c’est en réalité l’humanité entière qu’on veut sauver.

Vos œuvres sont-elles une réponse à ce qui se passe à La Réunion particulièrement ?

Bien sûr, la Réunion est très touchée par les problèmes de déchets mais comme tant d’autres endroits dans le monde. J’ai vécu mes 20 premières années en Belgique. C’est un pays modèle qui a peut-être 30 ou 40 ans d’avance en matière de gestion des déchets. Mon éducation m’incite probablement à transmettre mes valeurs écologiques dans mon île d’adoption… et partout ailleurs où c’est nécessaire.

D’ailleurs, comment se porte La Réunion au niveau écologique ?

Il y a le meilleur et le pire, mais le problème est à la fois politique et financier. Souvent, il faut chercher la solution la moins mauvaise en tenant compte des spécificités des lieux. Par exemple, pour les déchets, entre l’enfouissement, la crémation… il n’y a pas de bonne solution. Ici, la très grande majorité des habitants vont faire leurs courses dans les grandes surfaces qui sont les pires génératrices de déchets. On peut cependant constater une amélioration des comportements. Il y a à peine 20 ans, les ravines servaient encore de décharges publiques…

Constatez-vous une différence avec l’île Maurice ?

Question difficile ! Nous ne connaissons pas encore assez bien Maurice pour répondre précisément. Le simple constat de ce que nous avons vu est qu’à Maurice, il y a plus de déchets abandonnés qu’à la Réunion. Cependant, nous avons été agréablement surpris en allant à Rodrigues l’an dernier : l’usage des sacs plastiques y est interdit depuis longtemps (NDLR : Interdit à Rodrigues depuis 2014 et à Maurice depuis 2016). Cela fait partie des bonnes réponses au problème des déchets. Les solutions ne sont donc pas obligatoirement économiques. Il faut des volontés politiques fortes.

Comment les réunionnais réagissent à vos œuvres ? Sensibiliser, est-ce le but de votre démarche ?

Nos œuvres sont d’abord artistiques et le public nous montre bien qu’il apprécie. Mais elles veulent aussi, et même surtout, transmettre des messages environnementaux et humanistes. Il est difficile de quantifier leur impact mais on constate que beaucoup de nos « spots » de ramassage sont de moins en moins « fournis ». Pour quelles raisons, nous ne savons pas. Peut-être un peu grâce à C-Rex, Pfando (NDLR : C-Rex est un caméléon géant de 26 mètres de long, et Pfando, un gecko de Manapany de 6,5 mètres de long, deux œuvres de l’artiste), et les autres, mais c’est probablement parce qu’il est plus difficile de salir un lieu propre qu’un lieu déjà rempli d’immondices. D’où l’importance du ramassage. Il y a beaucoup d’associations qui œuvrent en ce sens. Je citerai juste un ami, Thierry Peres, qui organise régulièrement des nettoyages au Cap La Houssaye au bord de l’eau, mais aussi dans l’eau, car il faut avoir conscience que les déchets abandonnés sur l’île finissent quasiment tous en mer, avec les conséquences sur la faune marine que l’on connaît. Étant en bout de chaîne alimentaire, l’homme finit par s’empoisonner lui-même ! Au passage je tiens à préciser quelque chose de très important pour nous : nous ne sommes ni parfaits ni même exemplaires au niveau écologique. Notre mode de vie, même si nous essayons de limiter notre empreinte écologique, nous place parmi les plus gros pollueurs comme, par exemple, les déplacements en avion, notre voiture…

Vous dites que votre « objectif principal est de pousser les pouvoirs publics à prendre des décisions politiques fortes ».

En effet, nous militons depuis longtemps dans ce sens. Notamment pour instaurer les consignes sur tous les contenants : comme en Allemagne où les canettes et les bouteilles de verre et en plastique sont consignées 0,25 € ! A ce prix-là, on préfère garder que jeter. C’est d’ailleurs l’origine du nom de notre gecko : Pfando, car en allemand, « pfand » signifie « consigne ». Nous étions d’ailleurs à Berlin au moment de la finale de la dernière coupe du monde de football. Avec les consignes, nous ne trouvions que très peu de canettes, seulement les rares non consignées ou celles qui étaient trop abîmées pour passer dans la machine. Mais le soir de la finale, ce fût le jackpot ! Des centaines, et encore, nous ne prenions que les abimées, laissant aux nombreux ramasseurs « professionnels » celles qui pouvaient être revendues. C’était complètement décalé, c’était super !

Vos œuvres sont de plus en plus éphémères. Elles reviennent ensuite à leur état naturel ou sont parfois exposées ?

Les œuvres ne sont pas éphémères. Ce sont les expositions qui le sont. Nous aimons l’idée de les montrer un temps mais de rendre au site son aspect d’origine, sans aucune dégradation. Il serait insupportable pour nous d’imposer de façon définitive une de nos œuvres sur un beau bâtiment patrimonial ou dans un beau panorama. Et puis, c’est l’avantage de notre travail par rapport, par exemple, aux graphes : on peut changer facilement de lieu d’exposition. La même œuvre peut « habiller » provisoirement 10 ou 20 lieux différents avec seulement le temps de l’installer et la retirer. En revanche, l’exposition dégradent les œuvres. Les canettes ternissent et certaines couleurs disparaissent progressivement. Mais c’est quelque chose que nous acceptons. Elles n’ont plus la même beauté éclatante mais elles restent belles comme une personne âgée qui n’a plus l’éclat de ses 20 ans.

D’ailleurs, combien de temps travaillez-vous sur une œuvre ?

C’est long, parfois même très long. Par exemple, la deuxième version de C-Rex, notre caméléon de 26 mètres, a demandé 9 mois d’agrafage, sans compter le temps de ramassage, de découpage des canettes… D’ailleurs, lorsqu’il a été fini, j’ai fait une petite dépression, comme une dépression post-partum (NDLR : dépression après un accouchement) !

Vous participez au festival Porlwi by Nature avec l’installation Z’endémik, des œuvres pixelisées en canettes. Racontez-nous.

Au départ, il y a eu Pfando. Il a été créé dans la foulée de la première version de C-Rex. On voulait tester une méthode totalement différente. L’idée d’un animal endémique de la Réunion a été évidente. Bien sûr le gecko vert de Manapany l’a été tout autant, avec un territoire d’endémisme de 10km² essentiellement sur Saint-Joseph. Nous voulions faire d’autres endémiques et l’appel à projet de Porlwi a été une belle opportunité. Nous avons voulu montrer le cousinage entre nos îles : le foudi, endémique exclusif de Maurice, qui est cousin de notre cardinal et le phorbanta (phalanta à Maurice) qui est endémique des deux îles. Nous continuerons probablement la série, peut-être avec des endémiques d’autres îles de l’océan Indien.

Allez-vous utiliser des canettes mauriciennes ?

Bien sûr ! À Maurice, il y en a des « précieuses » pour nous. Par exemple, il aurait été impossible de faire Pfando sans des canettes qu’on ne trouve qu’à Maurice et qui décolorent en un magnifique bleu turquoise. Nous n’allons pas citer de marques ici, mais il y a au moins cinq variétés de canettes qui sont uniques pour nous et que nous ramenons dans nos bagages !

Parlez-nous du « grand voyage des caméléons » ?

C’est notre prochain gros projet, un tour du monde en une quinzaine d’étapes. L’idée initiale prévoyait ce voyage avec C-Rex, et Renata qui est encore dans les cartons. Il s’oriente plutôt vers la création sur place d’œuvres de type « endémik » avec les matériaux trouvés sur place. Chaque étape, se déroulerait dans un site inscrit sur la liste du Patrimoine Mondial de l’UNESCO, et ferait l’objet d’un reportage télé. Les sites seront choisis en fonction de leur variété, de la répartition géographique et des problèmes environnementaux et humanistes pouvant être évoqués. L’Aapravasi Ghat à Port-Louis pourrait faire partie du projet.  

Un mot, pour conclure, sur le festival Porlwi et le thème de cette année : Nature.

C’est un sujet qui nous tient particulièrement à cœur : c’était le thème idéal pour nous. L’organisation du festival est impressionnante et ce que l’on en a vu sur internet est très réussi : nous avons hâte d’y être !

Béatrice Neirinckx participe au festival Porlwi by Nature. Du 29 novembre au 3 décembre 2017, elle présentera Z’endémik, avec Pfando et deux nouvelles créations, Blue Wings (un papillon phorbanta de 3m de large et 2,50m de haut) et Foudi (un oiseau foudi de Maurice de 5,30m de long et 1,80m de large). A découvrir dans les rues de Port-Louis !

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Oliver Fanfan : « Nous construisons un monde idéal »

Il y a deux ans, Oliver Fanfan a aidé à fonder un jardin communautaire dans un terrain vague du Dockers Village de Baie de Tombeau. Ce quartier très défavorisé est devenu un modèle communautaire pour toute une île. Ce grand potager, autogéré par des habitants du village, joue un rôle remarquable dans le lien social entre les citoyens. « Nous voulons faire quelque chose qui a du sens, que les planteurs deviennent les héros du XXIe siècle. Ils le sont déjà dans leur quartier ! » nous racontent Oliver Fanfan et Cloé Chavry (respectivement avec le médaillon et au centre sur la photo) animés d’une flamme réjouissante et de grandes ambitions pour leur projet Island Bio. Dans ce jardin communautaire, la vie est faite de partage et de rencontres. Assis sur des rondins de bois, à l’ombre d’un arbuste, on discute, on se repose, on observe. Une communauté d’habitants du quartier devenus experts en permaculture vit ici au quotidien, et dort même parfois sur place. Le Porlwi Blog s’est pris du virus de l’agro écologie avec Oliver Fanfan. Rencontre.

Oliver Fanfan, racontez-nous l’histoire du jardin de Baie de Tombeau.

Le projet a mûri dans ma tête depuis quelques années. En travaillant avec différentes ONG lors de mon passage à la COI (Commission de l’Océan Indien), j’ai constaté que certains projets manquaient de vision sur le long terme. Etant végétarien, j’étais par exemple très sensible au taux de pesticide, souvent très élevé, présent dans les produits à Maurice. Un taux qui a augmenté de 10% durant les quatre dernières années. On utilise trop souvent les produits chimiques de manières préventives et non raisonnées. J’ai donc eu cette idée de potager communautaire avec des produits sains et naturels, sans pesticide, mais il me fallait trouver le site. J’ai rencontré des gens formidables, notamment Yannick François à Baie du Tombeau. Il plantait des fines herbes dans un terrain vague du Dockers Village. Avec lui, et d’autres habitants du quartier qui nous ont rejoint, nous avons lancé il y a deux ans ce jardin de permaculture où l’on pratique l’agro écologie. On a grandi ensemble. Aujourd’hui, le jardin de Baie du Tombeau est devenu très populaire à l’île Maurice. L’écho est même international. Dernièrement, nous avons eu la visite d’une chaîne scandinave ! Des touristes viennent de plus en plus. Ce jardin inspire les gens.

Tout le monde peut-il venir y planter ses fruits et légumes ?

Le jardin est un lieu de rencontres où se tissent des liens sociaux. Chacun peut participer. Il n’y a cependant pas de bénévoles car les gens ont besoin d’argent. Il y a une équipe d’une dizaine de personnes, tous issus du quartier et qui sont parfois d’anciens prisonniers. Ils organisent et gèrent le jardin via leur coopérative Twelth Star. Au lieu de traîner dans la rue, cette coopérative leur offre la possibilité de gagner un peu d’argent et de participer à un projet collectif. Chacun a un rôle à jouer dans le jardin. On construit un monde idéal, tout en étant conscient de la responsabilité que l’on a.

Le jardin est d’ailleurs très impliqué dans la communauté. Quel impact a-t-il dans le quartier ?

Les membres du Twelth Star organisent souvent des levées de fonds, des journées familiales, même des concerts. Une partie des profits est réutilisée pour des actions sociales. Récemment, nous avons organisé un déjeuner pour 300 enfants de l’école de la Cité Longère qui accueille beaucoup d’élèves en échec scolaire. On souhaite aider l’école. On distribue aux enfants des jouets et de la nourriture. L’impact est positif. C’est le résultat quand les gens s’unissent pour une cause : des initiatives fleurissent.

Avec le jardin, les gens du quartier sont-ils de plus en plus sensibles aux produits sains ?

C’est un espace de vie où les gens se rencontrent. Le jardin a eu un impact éducatif. Notre équipe a aujourd’hui un certain savoir-faire grâce aux formations et aux suivis organisés notamment avec l’Institut Bon Pasteur. Ils deviennent des experts et forment à leur tour les gens qui viennent participer au potager. Cette connaissance est partagée de manière collégiale dans la communauté. Les gens du quartier sont aujourd’hui davantage au courant des vertus de certains fruits et légumes, mais aussi des plantes médicinales. Notre démarche a été attestée par des économistes et des anthropologues. Au final, on a recréé une dynamique économique dans le quartier, et on encourage les gens à entreprendre, à jouer un rôle citoyen. L’impact au niveau de la santé est encore inconnu mais nous travaillons à démontrer les conséquences positives sur la santé des habitants du quartier.

Vos produits sont certifiés Bio ?

Nous n’avons pas le droit d’utiliser le mot Bio. Le terme est protégé, il faut payer très cher. Nous, on parle de fruits et légumes 100% naturels sur notre pancarte. Les tests pour certifier la qualité de nos produits sont eux aussi très chers. Le laboratoire QuantiLab nous sponsorise et nous a permis de certifier que notre jardin n’utilisait aucun pesticide.

Que proposez-vous dans ce potager ?

Dans le jardin, on cultive un peu de tout, des fruits, des légumes, des herbes, du miel même. Nous avons 16 ruches. On n’utilise bien sûr aucun pesticide, et beaucoup de colonies sauvages viennent. Elle se nourrissent elles-mêmes, sans sucre ajouté. Tout le miel a été vendu l’année dernière sans aucun marketing. Il reste encore beaucoup d’espace à développer dans le jardin. On prend notre temps. Les choses avancent doucement. La dernière nouveauté, c’est la création d’une nurserie. Au final, on peut proposer des produits dignes du Bio à des prix qui n’ont rien à voir avec le Bio qu’on voit en supermarché. Les gens du quartier y ont accès grâce aux prix bas. Il se crée ici une mixité sociale entre les habitants des Dockers et les gens plus aisés de la région qui viennent faire leur marché dans le jardin.

Vous avez créé la structure Island Bio. Une structure à la vision citoyenne et ambitieuse.

Au lancement du jardin de Baie de Tombeau, j’ai lancé Island Bio qui gère aujourd’hui trois jardins supplémentaires à Chamarel, Cité la Cure et Dubreuil. Le modèle est le même que le premier jardin. Island Bio fait de son mieux pour offrir les moyens aux jardins de se développer, du financement à la formation indispensable des planteurs. On ne devient pas agriculteur biologique en un jour. Cela demande du temps. Dans la permaculture, les gens ne sont pas assez formés et peu experts. L’agriculteur mauricien souffre d’une image négative. Son métier a été dévalorisé. L’âge moyen de l’agriculteur à Maurice est d’environ 67 ans. Ici, dans nos jardins, il est d’environ 30 ans. Nous sommes deux fois plus jeunes. Avec Island Bio, nous essayons d’assurer la relève de demain avec des jeunes, responsables et formés. Nous sommes en train de faire le rebranding de l’agriculteur !

La manière de manger du citoyen mauricien va-t-elle évoluer ?

Les mauriciens sont de plus en plus sensibles au Bio. Ils savent l’impact que cela peut avoir sur leur santé. Mais aujourd’hui, le Bio est cher et souvent inaccessible pour les plus pauvres. Que la santé dépende du portefeuille, ce n’est pas normal. Les statistiques le prouvent. A Maurice, les personnes considérées pauvres sont davantage touchées par le cancer. Il y aussi moins d’éducation. Au final, les gens défavorisés ont moins accès à la qualité.

D’où votre vision de multiplier les jardins communautaires sur l’île ?

Mon rêve est d’ouvrir 20 jardins inspirés du jardin des Dockers. On espère alors pouvoir produire 1% des besoins alimentaires sur l’île. Cela changerait beaucoup de choses, sans avoir besoin de publicité car le bouche à oreilles entre la communauté ferait son travail. On pourrait alors rêver d’avoir un impact positif sur la manière de manger à Maurice et donc sur la santé, grâce aux tonnes de légumes qui seraient injectées à des prix abordables. C’est un rêve réalisable. Les gens y croient. Le Ministère de l’Agriculture nous a donné 100 plantes et nous sommes en train de mettre en place un programme éducatif pour sensibiliser les jeunes à la biodiversité avec le Global Youth Biodiversity Network (GYBN). C’est la réponse à tout. Si tu respectes le principe de biodiversité, si tu préserves toutes les espèces, les choses iront beaucoup mieux !

Des jardins communautaires à Port-Louis, en plein centre-ville, est-ce possible ?

Oui, nous travaillons avec le PLDI (Port-Louis Development Authority) pour faire du roof top gardening. On espère commencer en 2018. Selon le PLDI, implanter des jardins communautaires sur les toits – seuls endroits où il y a de l’espace en centre-ville – permettrait d’économiser 315 millions de roupies par an. L’objectif est que la ville devienne autosuffisante. Ce n’est pas utopiste. On va commencer par un premier test. L’idée est géniale et cela marche très bien dans d’autres villes étrangères, mais il ne faudra pas négliger le côté social et la formation. Un jardin communautaire ce n’est pas chacun pour soi mais chacun pour l’autre.

Island Bio participe à Porlwi by Nature (du 29 novembre au 3 décembre 2017) et fournira des plantes aromatiques dans le cadre du volet écologique du Porlwi Lab au Grenier.

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club
Crédit photo : Anais Dercy

Tony Lee Luen Len : « Porlwi devient un projet national »

Aujourd’hui à Jaipur pour une conférence sur la citoyenneté dans la ville (lors du World Green Building Council), demain à Goa pour discuter d’un projet de développement urbain lié à l’identité culturelle, Tony Lee est partout. Quinze ans passés en Afrique du Sud ont façonné sa vision. Ce spécialiste en développement durable, anciennement focus sur le bâtiment, a pris du recul et concentre sa réflexion sur la ville et la communauté. Il travaille notamment sur trois projets de Smart City : Mon Trésor, Cap Tamarin et Saint Louis. Son rôle ? « Faciliter la cohésion sur la globalité du développement en tenant compte de quatre axes : la prospérité économique du projet, son équité sociale, sa vitalité culturelle et son aspect écologique. » Parlons de Port-Louis !

Tony Lee, quel est votre regard sur Port-Louis aujourd’hui ?

Port-Louis reste une pierre à polir. C’est un lieu d’histoire, au patrimoine très présent. Cette ville a beaucoup de richesses qu’il faudrait davantage faire ressortir. Les aspects environnemental et social sont aussi à développer. Dans l’ensemble, il y a des opportunités qui restent sous exploitées. Une capitale est censée vivre le soir. J’aurais bien aimé flâner dans les rues plutôt que d’aller dans un centre commercial.

Vous êtes très attaché au quartier de Chinatown. Racontez-nous.

Je connais Chinatown de l’époque de mon grand-père. Je me souviens de ces Clubs, des lieux de rencontre et de partage. Les rues étaient vivantes, jusqu’à très tard le soir. C’était très social. Heureusement, le China Town Food & Cultural Festival perdure et permet de conserver l’esprit si particulier de ce coin central de Port-Louis.

En 2015 vous avez lancé le projet de régénération urbaine de Port-Louis. Quel était la démarche ?

L’idée du projet est basée sur une collaboration entre le privé, le public et les citoyens, pour aider au développement de projets dans la capitale. J’ai voulu mettre en place un système, pour réunir les différents acteurs autour d’une table, et aller de l’avant. Tous ont un rôle à jouer dans la régénération : les citoyens, les universités, les autorités, le privé… L’approche inclusive et participative me paraît essentielle. Sans dialogue et sans collaboration, les choses évolueront difficilement. Notre démarche est d’aligner ces différents acteurs vers un objectif commun, pour le Port-Louis de demain.

Votre vision est très sociale.

L’avenir de Port-Louis appartient à ses habitants. Je ne parle pas uniquement du centre mais aussi de la périphérie, parfois plus pauvre. Il faut considérer tout le monde. C’est là où le festival Porlwi est intéressant. La démarche très collaborative de l’événement peut vraiment apporter un changement de mentalité dans Port-Louis. C’est un beau modèle. On sent une énergie. Chacun se sent impliqué. Cela génère des idées, crée des liens et peut amener un changement sur le long terme. Au final, Porlwi devient un projet national.

Racontez-nous votre collaboration avec Porlwi by Nature*.

Astrid Dalais et Guillaume Jauffret (NDLR : fondateurs du festival) m’ont appelé pour rejoindre le comité artistique. Je n’ai pas hésité. On s’était vu à l’époque du lancement du projet de régénération urbaine. On avait discuté sur l’avenir de Port-Louis. Ils me connaissaient aussi en tant qu’artiste (NDLR : Tony Lee, sous ses divers noms de scène, est aussi un dj de renom). En tant que membre du comité, j’ai par exemple assisté aux appels à participation. Je peux vous dire que le niveau est très élevé. J’ai notamment été très surpris et impressionné par la forte participation internationale. Il y avait parfois des gens très connus et expérimentés. Je trouve super qu’en moins de trois ans le festival ait déjà une telle réputation.

Quel est votre apport plus particulièrement ?

Je participe à un débat collectif, mais j’ai insisté sur un aspect : que l’on implique au maximum la communauté aux réalisations et démarches du festival. Cette année, il y a d’ailleurs beaucoup de projets en dehors du festival, des formations dans les écoles notamment… L’initiative de Porlwi by Nature* est visiblement durable. L’impulsion est là !

*Porlwi by Nature aura lieu du 29 novembre au 3 décembre 2017 à Port-Louis.

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Crédit photo : Anais Dercy

Vincent-Florens.-Photo-Anais-Dercy

Vincent Florens : « L’île Maurice est un laboratoire pour le monde »

« Trochetia boutoniana est un bel arbre endémique que l’on trouve dans la nature uniquement sur la montagne du Morne. Son nom vient du botaniste mauricien né à Port-Louis, Louis Bouton. » Il en faut peu à Vincent Florens pour être heureux. Il faut des arbres. Sur le parvis de l’Université de Maurice, en contemplant cet arbuste qui fait de la résistance au cœur d’un environnement bétonné, Vincent Florens s’évade. La fleur du Trochetia boutoniana, appelée boucle d’oreille, est l’emblème floral national de Maurice depuis 1992. Biologiste de la conservation et spécialiste de l’étude de la biodiversité sur la région des Mascareignes, Vincent Florens, qui travaille à l’Université de Maurice depuis 17 ans, est aujourd’hui professeur agrégé en écologie. Il quitte son bureau du 5e étage du NAC (New Academic Complex) pour se confier, sans retenue et avec conviction, au Porlwi Blog.

Vincent Florens, comment se porte la nature mauricienne ?

Pas très bien ! Je travaille dans un des pays les plus détruits écologiquement au monde, malgré le fait que nous soyons l’un des derniers pays colonisés. L’homme a presque tout éliminé à une vitesse phénoménale. Il ne subsiste qu’environ 3% de nos habitats et forêts indigènes (NDLR : se dit des espèces natives d’une région déterminée, en l’occurrence Maurice).

La biodiversité de notre île est-elle menacée ?

Certainement, et sa conservation est primordiale. La nature en générale est composée d’une multitude d’espèces qui interagissent entre elles. Il faut tout faire pour préserver ces interactions. Même un petit insecte a son rôle à jouer. On ne réalise pas l’importance des insectes dans le développement d’une plante ou d’un fruit par exemple. Un pesticide va détruire la biodiversité. La façon dont nous traitons l’environnement provoque un dérèglement. Aujourd’hui, l’état du pays fait que l’île Maurice est devenue un laboratoire pour le monde. La situation de l’île est en effet un exemple concret de ce qui attend beaucoup de pays dans le monde.

L’île Maurice d’avant c’était comment ?

Avant, l’île était recouverte quasi intégralement de forêts et de savanes arborées jusqu’à la mer. Les tortues, en grand nombre, permettaient de créer des ouvertures naturelles dans cette végétation très dense. Les parties non arborées étaient le plus souvent des marécages.

Que reste-t-il de cette époque ?

Les hommes ont construit sur ces marécages et la végétation a été quasi intégralement éliminée. Il reste cependant des exemples assez remarquables de forêts endémiques, comme celles de Brise Fer et de Macchabé, situées dans le Parc National de Rivière Noire. Fait peu connu, elles ont la particularité de compter parmi les forêts les plus denses au monde. Il y aussi le sommet du Pouce qui est très préservé, ou encore, plus au sud, la vallée de Ferney, le flanc Est du Mont Camizard ou encore Bel Ombre.

Que faut-il faire pour éviter que la situation ne se dégrade davantage ?

Il faut restaurer. Sur les 68 dernières années, nous avons perdu la moitié des grands arbres, même dans les zones protégées, principalement par la faute des espèces envahissantes, tel le goyavier de Chine. Nos forêts dépérissent. Il y a quelques sites de restauration, notamment depuis les années 60 dans la réserve naturelle de Perrier, depuis la fin des années 80 à Brise Fer, et aujourd’hui dans le Parc National. Enlever les mauvaises herbes, les plantes exotiques comme les goyaviers ou les poivriers marrons, c’est la manière la plus judicieuse de restaurer et de préserver notre écosystème. Nos forêts indigènes sont parmi les plus envahies au monde. Les filaos aussi sont une aberration. Ces arbres plantés en masse sur nos côtes sont des ennemis de l’environnement, ils facilitent notamment l’érosion de nos plages. Dans les zones côtières fragiles, il serait judicieux de les supprimer et de les remplacer par des arbres et plantes indigènes ou endémiques comme les veloutiers, les bois matelot, les lataniers bleus. D’un point de vue esthétique, cela permettrait aussi à nos côtes d’avoir un véritable cachet, typiquement mauricien, différent des autres pays.

Vous avez mené des études sur les chauves-souris frugivores de Maurice. Leur rôle reste essentiel dites-vous ?

Le côté néfaste de la chauve-souris est largement exagéré. Plusieurs espèces introduites tel le rat, le condé ou la petite cateau font collectivement plus de dégâts, détruisant plus de fruits. Le rôle écologique de la chauve-souris est essentiel pour la biodiversité de nos forêts indigènes. Cet animal est nécessaire à la reproduction adéquate donc, à terme, à la survie de nombreuses plantes, surtout celles de haute futaie. Ces grands arbres sont écologiquement très importants car ils sont structurants, c’est-à-dire qu’ils impriment aux forêts un microclimat particulier, essentiel à la survie de la plupart des espèces vivant dans ces milieux, y compris la faune ou encore les épiphytes telles les fougères ou orchidées qui leurs poussent dessus. La chauve-souris permet la pollinisation mais surtout la dissémination de graines pour au moins 43 espèces de plantes indigènes ou endémiques à Maurice ! Ces 43 espèces, c’est aussi, en terme d’individus, un arbre sur deux dans ces forêts qui dépend donc de la chauve-souris pour sa survie à terme. Son rôle écologique a d’ailleurs été augmenté depuis l’extinction des deux autres chauves-souris frugivores ainsi que des tortues et du dodo, des espèces aux vertus similaires.

Direction le bitume de notre capitale. Port-Louis ne laisse que peu d’espaces à la nature.

À Port-Louis, un retour à plus de nature serait une formidable bouffée d’oxygène. Les gens sont stressés. L’homme a besoin de la nature pour trouver son équilibre. Le style de développement actuel fait plus de mal que de bien. La nature est souvent vue comme indésirable alors on bétonne à tout va sans suffisamment penser aux conséquences. Cette tendance à éliminer la nature a favorisé d’autres loisirs, moins sains. En s’isolant de la nature, le premier perdant, c’est l’homme. Se promener dans la nature est un loisir sain que l’on a tendance à oublier.

Le modèle à suivre, me dites-vous, viendrait des pays nordiques en Europe. Expliquez-nous.

J’ai passé quelques temps en Norvège, un pays extraordinaire. Là-bas, la nature a toute sa place dans les villes et dans la vie des hommes. Ils la valorisent, elle est omniprésente dans la vie de tous les jours, même en centre-ville. Les habitants sont en permanence connectés à la nature tout en vivant dans un cadre moderne à la pointe de la technologie. Le week-end, les norvégiens aiment partir en forêt se balader, c’est une habitude. Tout est propre, les gens respectent la nature, ne jettent aucun papier par terre. Un constat qui est loin d’être le même à Maurice. La vision de Pierre Baissac, d’ouvrir Port-Louis aux montagnes avoisinantes, va dans ce sens de reconnecter l’homme à la nature. C’est naturel. C’est une belle vision.

Constatez-vous une évolution des mentalités à Maurice ?

Il y a quelques signes encourageants. A l’époque où je travaillais à la Mauritian Wildlife Foundation dans les années 90, j’étais le seul mauricien de métier parmi des douzaines d’étrangers ! 20 ans plus tard je constate qu’il y a beaucoup de mauriciens spécialistes dans ce domaine. Je retrouve mes ex-étudiants dans des postes clés, à travailler sur la restauration et la conservation à travers l’île, et parfois aussi à l’étranger. Mes élèves semblent davantage engagés. Ils ont des convictions fortes, c’est indispensable car notre métier est aussi un combat pour changer les mentalités. Notre travail consiste essentiellement à contribuer à réparer les dégâts excessifs des hommes sur la nature et la biodiversité, sur laquelle nous dépendons au final, directement ou pas.

Pensez-vous que le festival Porlwi by Nature* aura un rôle particulier à jouer dans cette prise de conscience collective ?

Certainement. Déjà la démarche est extraordinaire. Elle est idéale pour rappeler des choses simples, trop facilement oubliées. Porlwi by Nature* pourra montrer de manière ludique et éducative les bienfaits de la nature et la spécificité exceptionnelle de la nature mauricienne. Notre nature est riche, mais fragile, elle doit concerner tout le monde. Astrid Dalais (NDLR : co-fondatrice du festival) m’a détaillé chaque initiative. Celle d’encourager les jeunes mauriciens à planter des arbres, notamment autour de la Citadelle, est formidable. C’est un geste citoyen fort. Une nature en bonne santé c’est aussi une protection contre les inondations, les sécheresses, les feux, la pollution… Gardons en tête que l’île Maurice est un petit bocal fragile, il faut en prendre soin.

*Porlwi by Nature aura lieu du 29 novembre au 3 décembre 2017 à Port-Louis.

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Crédit photo : Anais Dercy

Les bienfaits d’un Port-Louis plus vert

Intégrer la nature dans les projets de développements urbains. Intégrer le citoyen dans des démarches écologiques au quotidien… Voilà des enjeux majeurs pour une capitale mauricienne en phase de régénération urbaine. Port-Louis est en pleine mutation et les projets d’urbanisme durable se multiplient. Quelle place y aura la nature ? Aujourd’hui, en 2017, les espaces verts se limitent à quelques sites emblématiques : Le Jardin de la Compagnie, le Champs de Mars, la Citadelle, les Salines, la Montagne des Signaux, le Jardin de Plaine Verte, le Dauguet… La nature n’a plus sa place au cœur de la ville de Port-Louis. Et pourtant, davantage d’arbres, de zones piétonnes, de parcs, de jardins, mais aussi d’agriculture urbaine et d’architecture durable, pourraient avoir un impact très positif sur la capitale mauricienne. Un impact écologique et esthétique bien sûr, mais aussi social et économique.

Une capitale éco-responsable rime avec un cadre et un mode de vie plus agréables. Multiplier les espaces verts c’est améliorer la qualité de l’air, les arbres absorbant une partie des gaz provenant des véhicules. C’est aussi un moyen de contrer la pollution sonore créée par les embouteillages, la végétation agissant comme une éponge en absorbant le bruit. Des écrans d’arbres seraient par exemple très utiles le long de la grande route traversant Port-Louis. Enfin une ville plus verte c’est un moyen de lutter contre les variations du climat : soit plus d’ombre, moins de chaleur, mais aussi moins d’humidité. Les bienfaits de la nature sont appréciables !

L’impact social est un autre facteur à considérer. Se promener dans un parc c’est rencontrer d’autres citoyens, de générations différentes. Les espaces verts représentent de véritables lieux de sociabilité et de mixité sociale. Un parc – à l’image d’un mur de street art par exemple – facilite l’échange et l’appartenance à un quartier. Pour résumer, plus d’arbres c’est plus de cohésion sociale !

La transformation annoncée du centre de Port-Louis passera par la fermeture aux voitures de certaines rues aménagées en zones piétonnes. Du quartier de la grande mosquée au grenier, des projets sont dans les tuyaux. Les rues piétonnes facilitent le commerce, la consommation et l’implantation de coins de verdure. C’est surtout une manière très agréable de se promener dans une ville et de flâner. Au final c’est l’économie de toute une région qui peut être dynamisée par les conséquences positives d’un Port-Louis davantage ouvert à la nature.

Chacun a son rôle à jouer : respect de l’environnement, triage des déchets, engagement et participation citoyenne, aménagement de potagers collectifs ou de mini-jardins par exemple, autant d’ingrédients clés dans la transition écologique de notre capitale. Le Port-Louis de demain sera-t-il « green » ? Au-delà de projets d’aménagements sur le papier excitants – mais qui nécessiteront une vision d’urbanisme globalement cohérente – ce sera à chacun d’y veiller de manière responsable !

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

Les 10 villes les plus « green » du monde, pour s’inspirer avant Porlwi by Nature

Le 24 mai 2017, à mi-chemin de la centaine de marches reliant les rues de Port-Louis aux hauteurs de la Citadelle, Astrid Dalais, fondatrice du festival Porlwi avec Guillaume Jauffret, dévoilait le thème de la troisième édition du festival : Porlwi by Nature.

Ce festival c’est une occasion unique, une belle opportunité de rappeler l’importance de la présence de la nature dans la ville et dans nos vies. A Maurice nous avons la chance d’être entouré d’une faune et d’une flore luxuriantes, des ressources naturelles qu’il est nécessaire de préserver et de valoriser. Parler du futur de Port-Louis c’est penser à son équilibre et à son rapport à la nature.La capitale mauricienne, engagée dans des projets d’urbanisme durables prometteurs, part de loin mais ambitionne un avenir plus « green » et durable.

La Isla Social Club, reprenant les mots d’Astrid Dalais lors du discours de La Citadelle (« Port-Louis ne propose que 16 m2 d’espace vert par habitant contre les 35 m2 recommandés par les experts »), rebondit en listant les villes les plus écoresponsables dans le monde. De Zurich à Sydney en passant par Wellington, il n’y a – sans surprises – pas de trace de Port-Louis dans le top 10. Ce classement très occidental est l’occasion d’évoquer quelques initiatives écologiques, qui pourraient – pourquoi pas – servir d’inspirations dans les prochains développements urbains de notre capitale.

Lire l’article : « Les 10 villes les plus green du monde… et Port-Louis »

Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club

« Intégrer Port-Louis au cœur d’un parc national, à l’image de Cape Town »

Ecoutez Pierre Baissac. L’ancien directeur de la Mauritian Wildlife Foundation (MWF) et actuel président de la Royal Society of Arts and Sciences est un homme d’expérience, habité par une passion contagieuse pour la nature. Biologiste marin de formation puis consultant en écologie au sens large (via sa société Diospyros Ltd), Pierre Baissac mène un combat quotidien pour protéger, préserver ou ressusciter la nature telle qu’elle était par le passé. Le passé ? L’île Maurice était peuplée d’une végétation abondante et dense sur tout son territoire jusqu’à la mer. C’était avant la période de colonisation, d’agriculture et d’industrialisation. Aujourd’hui ? Les forêts ont disparu. La faune et la flore mauricienne, écosystème naturellement luxuriant, sont menacées d’extinction. Il est nécessaire d’agir et certaines initiatives vont dans le bon sens. Pierre Baissac, derrière son petit bureau de sa maison à Vacoas, se confie au Porlwi Blog, avant sa participation à Porlwi by Nature*. Il revient sur ses plus beaux projets et son souhait d’un Port-Louis connecté aux montagnes avoisinantes, sur le modèle de sa ville d’étude, Cape Town.

Vous êtes revenu vivre à Maurice en 1994 pour travailler à la Mauritian Wildlife Foundation après une longue expérience en Afrique du Sud. En quoi Cape Town a été une source d’inspiration ?

Il y a une vingtaine d’années, la belle ville de Cape Town, où j’ai fait mes études de biologie, a eu l’idée de relier son centre à sa réserve naturelle environnante. La ville est devenue le cœur d’un parc national magnifique : le Table Mountain National Park. Une initiative qui a changé en profondeur le mode de vie à Cape Town, son tourisme et son image à l’international. En revenant vivre à Maurice, j’ai eu une prise de conscience, les gens avaient une perception lointaine de l’engagement. J’avais passé une vingtaine d’années en Afrique du Sud. Il fallait agir pour mon pays dont la philosophie était assez éloignée des problématiques écologiques. Il fallait avoir un impact positif.

Quels ont été vos plus grands accomplissements depuis ce retour ?

Il y a deux grands projets dont je suis pleinement satisfait : la restauration d’une réserve naturelle à Rodrigues et celle de l’île aux Aigrettes à Maurice. Deux projets financés par des apports internationaux. Ils ont été menés à bien en 5 ans, soit dans le temps imparti par les bailleurs de fonds, ce qui est très rare. Pour l’île aux Aigrettes, il a fallu restaurer un environnement complètement dégradé. Le site a atteint une reconnaissance internationale et notre travail a été cité dans un rapport de la banque mondiale. Mais mon souhait ultime était que quelqu’un vienne à Maurice spécialement pour voir l’île aux Aigrettes. Ce fut le cas en 2004 avec la visite d’un groupe australien. Mon objectif était atteint !

Justement racontez-nous ce que vous avez réalisé sur l’île aux Aigrettes devenue aujourd’hui un spot d’écotourisme majeur de Maurice.

Je voulais que le public mauricien prenne conscience et soit transporté dans un autre monde, dans l’un des derniers vestiges des forêts historiques. Pour ce faire, nous avons développé le projet d’écotourisme selon des critères et des codes de conduite très strictes. On a fait plusieurs parcours avec un impact minimal sur l’environnement. Mais avant d’y arriver, c’était un challenge, cette île était en souffrance. Quand on fait une restauration on ne fait pas que replanter, on essaie de recréer tout un écosystème. Il a fallu mettre en place une structure, se documenter, défricher la végétation sauvage, supprimer les envahisseurs, réimplanter des espèces endémiques (NDLR : espèces que l’on retrouve uniquement à Maurice) et indigènes (NDLR : espèces arrivées sur l’île par voie naturelle, à l’inverse des espèces dites exotiques introduites par l’homme) qui avaient disparues comme le pigeon des mares (rose), le cardinal de Maurice, l’oiseau à lunette, la tortue géante d’Aldabra, le scinque de Telfair (un lézard à griffes), mais aussi créer des pépinières de plantes, pour un total de 60 à 70 espèces végétales vivant aujourd’hui en harmonie sur l’île.

Loin d’être en voie de disparition, le filaos prospère sur nos côtes. Vous dites cependant qu’il faut le supprimer. En quoi le filaos est-il néfaste ?

Malcom de Chazal disait du filao que c’est « l’arbre qui chante dans le vent ». C’est vrai mais cet arbre est nuisible, il empêche toute végétation de se développer à cause de ses racines. Le filaos a été planté massivement sur la côte vers 1860. Cet arbre vient du Pacifique et se multiplie vite. C’était l’apport idéal pour alimenter en bois les fours à chaux jusque dans les années 1960. De ce fait, il y a eu une sorte de monoculture du filao qui a aujourd’hui des conséquences très néfastes pour notre biosystème. Par exemple, le bois matelot (veloutier) encore visible à Roches Noires, Trou d’Eau Douce ou La Cambuse, est extrêmement important car son enracinement permet de conserver le sable sur la côte et de faciliter la pondaison des tortues. Mais ils disparaissent au profit notamment des filaos qui sont une assistance majeure à l’érosion. A l’inverse, il est par exemple nécessaire de préserver la mangrove dans nos lagons. Le palétuvier qui s’enracine dans la vase marine (NDLR : arbre qui constitue ces forêts de mangroves) a un rôle essentiel dans la survie de nombreuses espèces marines et donc dans l’équilibre du biosystème de nos lagons, notamment dans le parc marin de Blue Bay. La mangrove permet aussi de lutter contre l’érosion de nos côtes.

Parlons de notre capitale. Peut-on rêver d’un Port-Louis ouvert sur la nature ?

Port-Louis est situé dans un cadre extraordinaire entre mer et montagnes. La montagne à Port-Louis n’est associée qu’aux inondations. Ces montagnes – le Pouce, la montagne des Signaux, Pieter Both, la montagne Ory… – sont un trésor, mais ce qu’on voit aujourd’hui n’est pas du tout ce qu’elles étaient auparavant. Elles sont inutilisées et la végétation y est complètement inappropriée. Ces montagnes sont notamment remplies d’acacias, des arbustes de savane importés par l’homme, et dont les racines ne freinent pas l’écoulement d’eau. Il y a un manque de connaissance et de projets globaux. Certains veulent reboiser ça et là mais sans vision complète. Selon moi, un projet global harmonieux découle d’actions censées. Au lieu d’amener la nature à Port-Louis, il faudrait mener Port-Louis dans la nature.

Que proposez-vous comme aménagement ?

Intégrer Port-Louis à la montagne en créant un grand parc national, à l’image de Cape Town. Il faudrait gérer toutes ces chaînes de montagne, qui forment un cirque dont le cœur est Port-Louis, comme une unité. Aménager des parcours, des lieux de balade, des pépinières… le tout connecté à la ville. Réintroduire des oiseaux, des arbres, aujourd’hui disparus, aménager des corridors de nature qui relieraient la ville à la montagne : des boulevards de végétations entrecoupés de poches vertes, de parcs… des petits espaces qui permettraient à une vie communautaire de s’y greffer dans un environnement convivial, mais aussi de créer une atmosphère de village avec des commerces de proximité. Port-Louis deviendrait une ville qui participe à la conservation de notre patrimoine naturel. Surtout, notre capitale deviendrait comme Cape Town, un haut lieu de l’écotourisme. Cette direction semble une évidence avec sa situation géographique exceptionnelle. Pour cela, la volonté d’agir de l’Etat est nécessaire mais cela bougera si la pression vient des habitants. Il y a une graine à planter.

En parlant de graine, le festival Porlwi by Nature peut-il faire évoluer les mentalités ?

C’est à mon sens un forum idéal, l’occasion de s’adresser à des centaines de milliers de personnes, d’exposer les gens à des choses dont ils n’entendent pas parler. Je considère ce festival comme une occasion inespérée de faire bouger les choses, de prendre conscience. Si l’on voit plus loin, Porlwi by Nature ne doit pas être une fin en soi. Il faut espérer que cette formidable impulsion créée par le festival sera maintenue par la suite sur plus long terme.

*Porlwi by Nature aura lieu du 29 novembre au 3 décembre 2017 à Port-Louis.

Retrouvez Pierre Baissac lors de notre Porlwi Talk le 29 novembre de 18h à 20h au United Docks (à côté de l’Aapravasi Ghat).

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Victor Genestar
Rédacteur en chef du Porlwi Blog
Fondateur de La Isla Social Club